Regard sur Incendies

Funambule

Posted by anaïs sur 25 mai 2009

C’est aujourd’hui une journée en marge, une journée à côté, une journée en suspens, comme le silence d’une phrase musicale. Beaucoup de grandes et petites choses à raconter mais incapable de saisir les mots pour le faire, volatiles.

Étrange de frôler la guerre ainsi. De marcher en funambule entre le vrai et le faux. Aujourd’hui, je perds l’équilibre.

Checkpoint

Aujourd’hui encore, 160 figurants bloqués au checkpoint. 160 réfugiés irakiens desquels je butine les histoires d’exil, de chaos, de fin de vie. Entre deux «Action» criés au porte-voix, entre deux «Coupez » comme les têtes qui ont roulées, qu’ils me racontent le bébé à l’épaule et la sueur au front.

La réalité et la fiction s’embrassent et se confondent. Étourdissante valse. Tragique et grandiose. Aujourd’hui je perds l’équilibre.

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Abu Wael

Posted by anaïs sur 22 mai 2009

Abu Wael

Son nom est tatoué sur sa main de bédouin.

De ses yeux rieurs, il me traite de gourmande. Se demande ce que je vais faire de toutes ces images. Je filme depuis 5h30 ce matin. «Tu as encore faim, encore soif d’images ?»

La prière de l’après-midi résonne maintenant. Je suis presque rassasiée…

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Déjeuner sur sable

Posted by anaïs sur 21 mai 2009

Decor

Il y avait un décor. Magnifique. On y avait posé des plantes sèches et de fins rideaux, fait brûlé des livres, accroché des vêtements pour qu’ils flottent au vent.

Et puis il y avait des chèvres, qui ont tout mangé.

Ainsi soit-il.

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Plonger dans le tableau

Posted by anaïs sur 20 mai 2009

Quand j’étais petite, j’ai vu Mary Poppins 156 fois. Pour une scène. Celle où elle et son amoureux ramoneur plongent dans un tableau dessiné à la craie. Un grand tableau, un paysage magnifique, avec un ciel géant, des montagnes rondes, des arbres déposés un peu partout, leurs ombres en amont. Et sous les arbres, les silhouettes de bergers, au repos, à l’abri dans l’immensité du tableau.

À un, deux, trois go, à pieds joints, ils sautent dedans. C’est un peu ça que je fais ici. Je suis, pour un moment, Mary Poppins.

Quand une scène de géant se déploie, dans toute sa grandeur, magnifiée par l’espace, par les humains animés marchant tous dans la direction du Cinéma, quand la nature devient plus grande parce qu’elle rencontre le septième art, quand au détour des montagnes dorées de blé défilent les exilés d’Incendies, leurs voitures chargées d’enfants, alors le tableau vivant s’offre à moi. Je plonge.

Exil-1

Je traverse les foins jusqu’aux bergers qui observent la scène de loin. Penchés sous le soleil la faux à la main, tranchant le blé pour faire le pain. Je goûte le thé brûlant de leur pause et écoute le chant des femmes au repos. Je suis dans le tableau. M’y installerais pour de bon.

Plus bas, sur le chemin découpé à flan de colline, les voitures s’enlignent. On fuit la guerre, celle du film. Les enfants entassés dans les coffres s’entraînent à ne pas sourire. On leur explique qu’il y a urgence, qu’ils quittent leur maison : les villages brûlent.

Exil-2

À « Action ! » la guerre existe. Et moi, à l’ombre d’un arbre, au milieu du tableau, je cueille la scène à travers le regard du bédouin au repos. Merci la vie.

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El Tannan (en arabe) – Le colibri

Posted by anaïs sur 16 mai 2009

(ou Denis Villeneuve en ébullition)

Denis Villeneuve

Il a les yeux en lune et l’éclat pris dedans.

Ça fourmille autour de lui : on réinvente la guerre en tableau. Maintenant. Des tanks des cris puis le lancer d’un récit à orchestrer. Le colibri s’anime.

L’aile en feu, le coeur en ébullition, il fait les cent pas. Au milieu de la rue, parmi la dizaine de figurants, le colibri cogite. Il marche vite et dans tous les sens en même temps, les idées en berne. Étincelles.

Moi, tant bien que mal, je le suis. Deux possibilités : un cadre fixe qu’il traverse ou une caméra volante, qui le poursuit. Je dois archiver l’alchimie d’un plan, d’une scène.

Quand le colibri s’agite, une scène en concoction, ma petite caméra s’échauffe et moi derrière, tentant tant bien que mal de saisir l’animal. Puis, les idées trouvent leur place, le chaos s’orchestre, le récit prend vie. Majestueusement, finalement.

Et l’oiseau se pose un temps, jusqu’à la prochaine scène.

Il trouvera plus tard le temps de douter. Ça rassure un tel oiseau qui doute. Chapeau Villeneuve.

Le reste du petit bestiaire incendiaire suivra…

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Pour ça aussi.

Posted by anaïs sur 15 mai 2009

Jour 1. Brûlant.

Entre les tanks aux grasses chenilles soigneusement patinés par l’équipe des décors et les cris des manifestants, tous déracinés de l’Irak, réfugiés temporaires en attente de visa qui se prêtent au jeu le temps d’une scène…

Figurantes irakiennes, entre deux prises.

Figurantes irakiennes, entre deux prises.

«Juste le son. Juste le son des tanks me fait mal au ventre.» dit une jeune femme entre deux «Action !». «Ça me rappelle trop là-bas, trop chez moi.» Où elle ne retournera pas.

En 2006, elle est devenue réfugiée. Drôle d’identité. Réfugiée, voilà. Et pour la journée, sous son costume des années 70, elle est figurante en colère. Elle pensait que ça ferait changement. Mais non.

Troublante tranche d’histoire dans l’histoire. C’est pour ça aussi qu’on fait des films.

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Début d’Incendies

Posted by anaïs sur 12 mai 2009

Je suis présentement en Jordanie pour réaliser un documentaire suivant la création du long métrage Incendies de Denis Villeneuve. Je vous invite donc à visiter ce blogue régulièrement pour prendre des nouvelles de la production en cours et découvrir la richesse des échanges provoqués par cette rencontre entre le Québec et le monde arabe.

À la frontière de la Jordanie se trouve également un pays qui depuis longtemps m’habite : la Palestine. J’ai séjourné en Palestine à plusieurs reprises. Mon prochain long métrage s’y enracine. Il y a quelques semaines, je suis donc retournée quelques temps en Terre sainte, plonger dans les abysses de l’occupation et de son quotidien. Mes premiers carnets (que vous retrouverez plus bas) prennent donc vie à Naplouse, Palestine.

En espérant que le voyage vous confronte, vous envoûte, vous dérange, vous enflamme.

Anaïs

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Petits récits palestiniens (6) : Inventaire culinaire

Posted by anaïs sur 23 avril 2009

Petit inventaire culinaire.

Rus :

Pendant 3 jours, Siham a préparé son Rus. Plat festif, réservé pour les grandes occasions, ce plat consiste à disposer sur plusieurs étages différentes parties du mouton. Un genre de pâté chinois chic, mettons. On fait donc bouillir les têtes de moutons, en attente patiente depuis plusieurs jours déjà dans la cuisine. Leur cerveau est l’élément central du plat. C’est lui qui occupe le plus d’étages dans le pâté. Viennent ensuite les boyaux, méticuleusement nettoyés et renettoyés par Sitt Siham, qu’on va coudre en petits coussins fourrés de riz à la cannelle, en regardant Al-Jazeera. J’ai du mal à coudre un bouton alors des coussins d’intestins de mouton, je dis pas… Heureusement que le monsieur d’Al-Jazeera avait beaucoup de choses à nous raconter et que nous on avait tout notre temps. Une fois cousus les petits coussins vont passer deux heures à la cocotte minute. Et attendre, à côté des têtes vidées mais toujours souriantes  – oui, les crânes de moutons, je vous jure, ils sourient ! – le grand jour. Qui arrive, avec ses invités bien habillés, les bras pleins de bouquets pour Siham qui les mettra au milieu du jardin.

En famille, les dames se «déhidjabisent», me saluent : «Marhaba Nana. Keef alik Nana…» Tout le monde m’appelle poliment Nana, c’est ainsi que me présente Siham car Anaïs c’est trop compliqué. On passe à table. Il y a plusieurs plats : deux de Rus (plusieurs étages de cervelle, un de pain grillé, un de labneh, deux de riz, couronné de persil et de pignons de pain), un bol de cervelle seulement pour les gourmands, un de salade du jardin, un de petits coussins desquels on enlève les fils un à un. Tout le monde est ravi. Bien entendu, je ne dis à personne que je suis végétarienne, ça gâcherait le plaisir de tous, moi la première. Je mange. C’est… intéressant. Je mélange mon nouveau vocabulaire : on rigole à table quand je dis en arabe que je ne mange pas souvent de «mémoire» de mouton.

Tatle iburda’an :

En préparation. J’ai cueilli les clémentines mûres dans l’arbre. Deux gros paniers complets. On les a râpées. De jour, puis de soir. Un moment de bonheur en râpant l’écorce de clémentines fraîches devant la ville de Naplouse qui s’illumine sur la montagne, la prière du soir (ma favorite) en écho sur les collines. Les clémentines sont actuellement sur le feu. À suivre.

Le souper d’hier soir :

Je mange tout le temps. Tout le monde m’invite, à n’importe quelle heure de la journée, et je dis oui. Je mange donc tout le temps. Ainsi soit-il, il faut ce qu’il faut pour écrire un bon film. Donc en rentrant chez Siham, je n’ai pas faim, évidemment. Elle, drôle de petite femme, soupe vers 22h30, 23h… Je peux quand même pas la laisser souper toute seule, c’est triste.

Je mange donc avec elle, encore. Hier, j’ai osé (on commence à se connaître) lui dire que je n’avais pas trop trop faim. Soit, on va faire ça tout simple. Elle venait de se procurer ses 20 kilos de fromage frais, du village d’à côté. C’est la saison, m’explique-t-elle : l’herbe est fraîche, les brebis gourmandes, le fromage est à son meilleur. Elle le fait tremper dans l’eau pour enlever un peu de sel. Le livreur de lait est aussi passé donc on boit du lait chaud avec du miel (du village aussi) et de la cardamome (c’est mon petit ajout, qu’elle adopte). Fromage frais qui goûte presqu’encore la montagne. Et tomates. Tout vient de la terre. Autour.

En mangeant ce énième repas (le meilleur de la journée), je comprends encore un peu mieux pourquoi ils l’aiment tant, cette terre. Siham sort les albums photos. Une pile. Il est minuit. On passe à travers les générations dans la même maison, les mariages, les années d’université, Siham en mini jupe. Une vie normale. Derrière il y a plusieurs souffles de guerre. Mais elle n’est pas sur les photos. Si on donnait des prix aux artisans de la vie, je le donnerais à Siham. Que ça explose, ça pleure ou ça crie, tant pis : la vie, elle se la fabrique jolie. Qu’on se le tienne pour dit.

Le vin :

J’allais oublier le chapitre alcoolisé. C’est parce qu’il est un peu censuré, ici, vous me pardonnerez. J’ai une soirée d’adieu demain soir, chez des amis. Ils ne sont pas trop religieux et pour les soirées festives, peuvent boire du vin. Mais trouver du vin à Naplouse est une expérience digne d’un épisode de Fort Boyard. C’est Fino, un grand gaillard sympathique qui part en quête du nectar palestinien. Il existe en effet quelques vignes… chez les Samaritains.

Courte définition de Wikipédia : «Les Samaritains offrent le paradoxe d’être à la fois une des plus petites population du monde, puisqu’ils sont 712 en 2007 (autour de 800 aujourd’hui), et une des plus anciennes dotée d’une histoire écrite. Leur religion est basée sur le Pantateuque, comme le judaïsme. Ils sont un peuple apparenté aux Juifs et qui vit en CisJordanie (Palestine).»

Ils parlent arabe… Le bon Samaritain, c’est un des leurs… Sans doute celui qui a les vignes, d’ailleurs ! Les Palestiniens qui ont envie de briser les règles (boire de l’alcool est bien entendu haram : interdit par la religion), peuvent donc se rendre chez les Samaritains. C’est ce que Fino a fait pour me procurer deux bouteilles de vin «mis en bouteille en Palestine». Il a dû braver deux checkpoints. «Le soldat était de mauvaise humeur», m’a-t-il dit. Il ne voulait pas le laisser passer. Mais, il y a des jours heureux, c’était l’anniversaire de Fino ce jour-là. Il a montré sa carte d’identité au soldat, qui a eu un élan de sympathie. Je pourrai donc goûter au vin samaritain demain.

Vous en donnerai des nouvelles.

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Petits récits palestiniens (5) : Luna

Posted by anaïs sur 19 avril 2009

On sort un peu de la ville. La jeune fille qui m’accompagne parle bien le français, avec un accent charmant. Elle est en quatrième année de français à l’université de Naplouse. C’est la première fois qu’elle fera ce genre de traduction. Je vais rencontrer la maman d’une shahida. Une bombe humaine.

Luna s’est fait explosé en 2002, à un checkpoint. Elle avait 22 ans. Sa mère nous accueille dans sa grande maison, au sommet d’une montagne. Vue sur Naplouse dans toute sa grandeur. Il fait frais dans la maison. On est bien. La dame s’assoit, les mains sur les genoux. Elle a mis une grande robe, porte un hidjab de velour. À son cou, un pendentif en or, à l’effigie de sa fille.

Les murs du salon sont sobrement décorés. Deux portraits au fusain. Je reconnais sa fille. L’autre portrait représente un homme, jeune. «Mon neveu. Sahid aussi.» Bombe humaine, avant sa fille.

Luna était la quatrième d’une famille de 9 enfants. Elle étudiait en Littérature Anglaise à l’Université. Très engagée, elle participait aux manifestations, visitait les mères endeuillées et venait en aide aux blessés lors des incursions. «Tous les jeunes sont engagés… mais elle, elle l’était plus que les autres…» C’est difficile pour elle de raconter. J’ai devant moi une maman qui a perdu sa fille.

Après l’attaque-suicide de son cousin, l’engagement de Luna redouble. Sa mère s’inquiète même. C’est trop. Luna lui dira de ne pas s’inquiéter… mais que tout de même, chaque famille palestinienne doit payer. «Tu as 9 enfants. Tu pourrais en donner un pour la résistance.»

Quand un jour Luna sort emprunter un livre de classe à une amie et ne revient pas, sa mère s’attend au pire. On la cherche. Elle ne rentre pas. La maman reste postée devant la télévision. Elle sait que c’est par là qu’elle saura. À l’heure des nouvelles, on annonce en manchette une attaque suicide au checkpoint d’Amara. C’est Luna. Les israéliens comptent trois morts. «Mais ils en comptent toujours moins» note la maman qui retient mal ses larmes. Elle tient à préciser que les témoins on noté l’ampleur des dégâts. «Sûrement plus que trois morts» me dit-elle.

La famille est dévastée. On détruit la maison, en guise de réprimande. La dame se lève difficilement, va à la cuisine, revient avec les cafés. Puis sort à nouveau. Je l’entends fouiller, elle se parle à elle-même, puis revient les bras pleins. Elle pose une grosse boîte sur la table et en sort une pile de diplômes. Ceux de Luna. Diplôme du secondaire, puis de l’université, obtenu post-mortem. Il y est précisé à la Shahida (martyre) Luna. Diplômes remis par le Hamas, aussi. Pour la remercier de sa participation à la résistance.

La maman fatiguée sort à nouveau de la pièce et revient avec un cadre, énorme. Un montage, fait par le père de Luna, aujourd’hui décédé. L’intérieur de la Mosquée d’Al-Aqsa, avec les visages de trois jeunes filles, découpés et collés dessus. Luna, Mariam et Fatma. Les deux autres viennent de Bethléem. Aussi bombes humaines. «Elle», me pointe la maman de son gros doigt, «elle était avocate». Ils ont tiré sur son frère devant elle et ne l’ont pas laissé essayer de le sauver. Elle avait fait son cours de premier soin. Elle aurait pu le sauver. Un mois après elle s’est fait exploser dans un restaurant de Tel-Aviv. 26 morts.

«Pour la religion ou la politique ?» je demande. «Ni un ni l’autre», elle me répond. «Pour la vie, yanni, pour la vie.»

Le salon est immense. Trois jeunes filles éduquées ont leur visage imprimé sur du papier glacé.

«Le café est trop sucré ?» me demande la dame, la voix enrouée.

«Non madame. Il est parfait votre café. Shoukran. Shoukran jazilaan

La maman de Luna

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Petits récits palestiniens (4) : Mohammed

Posted by anaïs sur 19 avril 2009

Hier soir j’ai passé une soirée surréaliste. Visite à une famille naplousienne. Le cadet de la maison est un shadid (martyr) «wannabe»… si je peux dire ça comme ça. Il a voulu devenir bombe humaine, a tout planifié pour, mais s’est fait arrêté en chemin. Je ne réalisais pas tout à fait où je m’en allais, enchaînant les rencontres les unes après les autres. Ça m’a d’ailleurs pris un moment avant d’atterrir. Dans le salon, moderne, de dentelle et de porcelaine décoré, on nous sert un grand verre de Coke. Pas de thé, ni de café. Du Coke.

La mère devant moi tire sur la narguilé, prête à ré-entendre l’histoire de son fils. Elle a l’oeil rieur, heureuse d’avoir de la visite de l’«Amérique».

Amerkiyéé ?

– Non. Non. Quebequiyyé !

Mohammed arrive, petite jeunesse au t-shirt moulant, cheveux tenus par du gel. Il a 22, 23 ans. Et il me raconte. L’incursion, les tirs israéliens, les tanks et la jeunesse de Naplouse qui se révolte. Son ami qui meurt devant lui, la tête explosée. Et lui qui entre, à 17 ans, dans les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa. Il est bientôt choisi pour devenir bombe humaine.

– Pourquoi ?

– Je voulais.

– Pourquoi ?

– J’étais le meilleur tireur. («Un héros» d’ajouter sa maman entre deux puffs de narguilé.)

– Oui mais pourquoi mourir ? (Il me regarde. Est-ce que je peux comprendre ?)

– J’ai vu mon ami se faire exploser la tête.

Ok.

Le père, courbé et curieux, fait son entrée. Il a le regard vif. S’assoit à côté de moi, ne dira rien de toute la durée de l’échange. Seul le bruit de son dentier instable me rappelle constamment sa présence… qu’est-ce qu’il en pense, lui ?

Je n’ai pas le droit de prendre de photos ni d’utiliser les vrais noms. Trop risqué. Ça tombe bien car je ne m’en rappelle plus. Avec Mohammed, de toute façon, je suis safe.

Mohammed enchaine donc sur son histoire, de laquelle je vous épargne les détails. Il quitte la maison pendant la nuit. Personne ne sait où il s’en va sauf lui et ses chefs. Il traverse la montagne, se rend à Jénine où une autre bombe humaine l’attend. Il doit se faire exploser d’abord, sur les gardiens de sécurité du ministère de la défense, et l’autre bombe humaine doit tenter de rentrer à l’intérieur pour la suite. Je bois mon Coke, elle fume, il replace ses dents, et Mohammed me raconte tout ça de façon si détachée. Pas comme quelqu’un qui a pensé mourir mais qui a finalement survécu. Pas comme quelque chose de grave. C’est… factuel.

Ça se termine dans une maison bombardée, deux balles dans la jambe, quatre ans de prison et de durs interrogatoires. Entre temps, les deux soeurs sont arrivées. Elles ne portent pas le hidjab, sont maquillées, en jeans et en talons. C’est pas cette famille-là que je m’attendais à rencontrer.

Les soeurs arrachent la narguilé à la mère et fument en taquinant le petit frère qui continue son histoire. La mère a arrêté de fumer quand la maison s’écroule sur son fils et a repris rendu à la prison. Quand je lui demande ce qu’elle en pense, elle me dit qu’elle espère ne plus jamais vivre ça. Elle et son mari se sont rendu compte de la disparition de leur garçon durant la journée. Les nouvelles vont vite : ont leur confirme plus tard au centre-ville que Mohammed est rendu à Jénine. Avant l’attaque israélienne, Mohammed appelle ses parents. Il ne pense pas les revoir. C’est en prison qu’ils se reverront, deux fois en quatre ans.

Je me tourne vers le père. Et lui ? «Rien n’a encore réussi à déloger l’occupation. C’est sûrement pas une gang d’adolescents qui vont réussir.» Il n’y croit pas, donc. À Mohammed : «Et si c’était à recommencer, tu recommencerais ?» Réponse : «Ça va pas ???» Suivi d’éclats de rire. Ouf.

Détour incontournable par sa chambre où il me montre ses photos de résistants, posant avec ses amis des Brigades avec kalash (kalashnikov) et cie. Naplouse est occupée en ce moment (checkpoints et colonies) mais les soldats y contrôlent surtout la nuit. C’est donc une période relativement tranquille. Mais quand ils occupent la ville («incursion», disent-ils ici), les tanks et les tirs n’ont pas de limites. Leurs traces sont d’ailleurs partout, promesse d’un possible retour. Sur les murs, dans les maisons, sur les corps aussi. Et dans les têtes, toujours.

Le matin je nourri les chiens de Siham aux pattes de poules bouillies. Cinq par chien. Jusqu’ici ça allait. Hier je suis rentrée tard. J’avais envie d’un morceau de gâteau. Quelques nouvelles casseroles traînaient, nouvelle recette en concoction ? Sous le couvercle : une tête, énorme, de mouton.

J’ai laissé faire le gâteau.

Cet après-midi je vais au camp de réfugiés de Balata. J’ai rendez-vous avec la famille d’une shahida. Une fille, bombe humaine. Jusqu’au bout.

Il y a aussi des belles histoires, je vous en promets une bientôt.

Le camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse.

Camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse.

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