Regard sur Incendies

Archive for the ‘rencontres’ Category

L’homme sous l’arbre

Posted by anaïs sur 26 mai 2009

Parmi les 160 figurants, il y avait un homme. Entre chaque prise, il se réfugiait à l’ombre d’un arbre et regardait la scène, le regard errant d’un bord à l’autre de la catastrophe.

Après un temps, il ramassait une marguerite et la plumait, doucement. Longtemps. Même petit rituel entre chaque prise. C’est tout. Une façon peut-être de survivre au souvenir.

Je me suis rappelée Boris Cyrulnik :

«La poésie est désuète pour ceux qui sont gavés, mais quand le réel est insupportable, elle prend la valeur d’une arme de survie. C’est celui qui parvient à se réfugier dans son monde intérieur qui résiste le mieux. Les poètes alors deviennent des surhommes. Ils se délectent de l’étonnement de survivre et sont avides de «pourquoi». C’est ainsi qu’ils échappent à la cruauté du lieu.»

L’homme sous l’arbre était un poète, peut-être.

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Abu Wael

Posted by anaïs sur 22 mai 2009

Abu Wael

Son nom est tatoué sur sa main de bédouin.

De ses yeux rieurs, il me traite de gourmande. Se demande ce que je vais faire de toutes ces images. Je filme depuis 5h30 ce matin. «Tu as encore faim, encore soif d’images ?»

La prière de l’après-midi résonne maintenant. Je suis presque rassasiée…

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Pour ça aussi.

Posted by anaïs sur 15 mai 2009

Jour 1. Brûlant.

Entre les tanks aux grasses chenilles soigneusement patinés par l’équipe des décors et les cris des manifestants, tous déracinés de l’Irak, réfugiés temporaires en attente de visa qui se prêtent au jeu le temps d’une scène…

Figurantes irakiennes, entre deux prises.

Figurantes irakiennes, entre deux prises.

«Juste le son. Juste le son des tanks me fait mal au ventre.» dit une jeune femme entre deux «Action !». «Ça me rappelle trop là-bas, trop chez moi.» Où elle ne retournera pas.

En 2006, elle est devenue réfugiée. Drôle d’identité. Réfugiée, voilà. Et pour la journée, sous son costume des années 70, elle est figurante en colère. Elle pensait que ça ferait changement. Mais non.

Troublante tranche d’histoire dans l’histoire. C’est pour ça aussi qu’on fait des films.

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Petits récits palestiniens (5) : Luna

Posted by anaïs sur 19 avril 2009

On sort un peu de la ville. La jeune fille qui m’accompagne parle bien le français, avec un accent charmant. Elle est en quatrième année de français à l’université de Naplouse. C’est la première fois qu’elle fera ce genre de traduction. Je vais rencontrer la maman d’une shahida. Une bombe humaine.

Luna s’est fait explosé en 2002, à un checkpoint. Elle avait 22 ans. Sa mère nous accueille dans sa grande maison, au sommet d’une montagne. Vue sur Naplouse dans toute sa grandeur. Il fait frais dans la maison. On est bien. La dame s’assoit, les mains sur les genoux. Elle a mis une grande robe, porte un hidjab de velour. À son cou, un pendentif en or, à l’effigie de sa fille.

Les murs du salon sont sobrement décorés. Deux portraits au fusain. Je reconnais sa fille. L’autre portrait représente un homme, jeune. «Mon neveu. Sahid aussi.» Bombe humaine, avant sa fille.

Luna était la quatrième d’une famille de 9 enfants. Elle étudiait en Littérature Anglaise à l’Université. Très engagée, elle participait aux manifestations, visitait les mères endeuillées et venait en aide aux blessés lors des incursions. «Tous les jeunes sont engagés… mais elle, elle l’était plus que les autres…» C’est difficile pour elle de raconter. J’ai devant moi une maman qui a perdu sa fille.

Après l’attaque-suicide de son cousin, l’engagement de Luna redouble. Sa mère s’inquiète même. C’est trop. Luna lui dira de ne pas s’inquiéter… mais que tout de même, chaque famille palestinienne doit payer. «Tu as 9 enfants. Tu pourrais en donner un pour la résistance.»

Quand un jour Luna sort emprunter un livre de classe à une amie et ne revient pas, sa mère s’attend au pire. On la cherche. Elle ne rentre pas. La maman reste postée devant la télévision. Elle sait que c’est par là qu’elle saura. À l’heure des nouvelles, on annonce en manchette une attaque suicide au checkpoint d’Amara. C’est Luna. Les israéliens comptent trois morts. «Mais ils en comptent toujours moins» note la maman qui retient mal ses larmes. Elle tient à préciser que les témoins on noté l’ampleur des dégâts. «Sûrement plus que trois morts» me dit-elle.

La famille est dévastée. On détruit la maison, en guise de réprimande. La dame se lève difficilement, va à la cuisine, revient avec les cafés. Puis sort à nouveau. Je l’entends fouiller, elle se parle à elle-même, puis revient les bras pleins. Elle pose une grosse boîte sur la table et en sort une pile de diplômes. Ceux de Luna. Diplôme du secondaire, puis de l’université, obtenu post-mortem. Il y est précisé à la Shahida (martyre) Luna. Diplômes remis par le Hamas, aussi. Pour la remercier de sa participation à la résistance.

La maman fatiguée sort à nouveau de la pièce et revient avec un cadre, énorme. Un montage, fait par le père de Luna, aujourd’hui décédé. L’intérieur de la Mosquée d’Al-Aqsa, avec les visages de trois jeunes filles, découpés et collés dessus. Luna, Mariam et Fatma. Les deux autres viennent de Bethléem. Aussi bombes humaines. «Elle», me pointe la maman de son gros doigt, «elle était avocate». Ils ont tiré sur son frère devant elle et ne l’ont pas laissé essayer de le sauver. Elle avait fait son cours de premier soin. Elle aurait pu le sauver. Un mois après elle s’est fait exploser dans un restaurant de Tel-Aviv. 26 morts.

«Pour la religion ou la politique ?» je demande. «Ni un ni l’autre», elle me répond. «Pour la vie, yanni, pour la vie.»

Le salon est immense. Trois jeunes filles éduquées ont leur visage imprimé sur du papier glacé.

«Le café est trop sucré ?» me demande la dame, la voix enrouée.

«Non madame. Il est parfait votre café. Shoukran. Shoukran jazilaan

La maman de Luna

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Petits récits palestiniens (4) : Mohammed

Posted by anaïs sur 19 avril 2009

Hier soir j’ai passé une soirée surréaliste. Visite à une famille naplousienne. Le cadet de la maison est un shadid (martyr) «wannabe»… si je peux dire ça comme ça. Il a voulu devenir bombe humaine, a tout planifié pour, mais s’est fait arrêté en chemin. Je ne réalisais pas tout à fait où je m’en allais, enchaînant les rencontres les unes après les autres. Ça m’a d’ailleurs pris un moment avant d’atterrir. Dans le salon, moderne, de dentelle et de porcelaine décoré, on nous sert un grand verre de Coke. Pas de thé, ni de café. Du Coke.

La mère devant moi tire sur la narguilé, prête à ré-entendre l’histoire de son fils. Elle a l’oeil rieur, heureuse d’avoir de la visite de l’«Amérique».

Amerkiyéé ?

– Non. Non. Quebequiyyé !

Mohammed arrive, petite jeunesse au t-shirt moulant, cheveux tenus par du gel. Il a 22, 23 ans. Et il me raconte. L’incursion, les tirs israéliens, les tanks et la jeunesse de Naplouse qui se révolte. Son ami qui meurt devant lui, la tête explosée. Et lui qui entre, à 17 ans, dans les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa. Il est bientôt choisi pour devenir bombe humaine.

– Pourquoi ?

– Je voulais.

– Pourquoi ?

– J’étais le meilleur tireur. («Un héros» d’ajouter sa maman entre deux puffs de narguilé.)

– Oui mais pourquoi mourir ? (Il me regarde. Est-ce que je peux comprendre ?)

– J’ai vu mon ami se faire exploser la tête.

Ok.

Le père, courbé et curieux, fait son entrée. Il a le regard vif. S’assoit à côté de moi, ne dira rien de toute la durée de l’échange. Seul le bruit de son dentier instable me rappelle constamment sa présence… qu’est-ce qu’il en pense, lui ?

Je n’ai pas le droit de prendre de photos ni d’utiliser les vrais noms. Trop risqué. Ça tombe bien car je ne m’en rappelle plus. Avec Mohammed, de toute façon, je suis safe.

Mohammed enchaine donc sur son histoire, de laquelle je vous épargne les détails. Il quitte la maison pendant la nuit. Personne ne sait où il s’en va sauf lui et ses chefs. Il traverse la montagne, se rend à Jénine où une autre bombe humaine l’attend. Il doit se faire exploser d’abord, sur les gardiens de sécurité du ministère de la défense, et l’autre bombe humaine doit tenter de rentrer à l’intérieur pour la suite. Je bois mon Coke, elle fume, il replace ses dents, et Mohammed me raconte tout ça de façon si détachée. Pas comme quelqu’un qui a pensé mourir mais qui a finalement survécu. Pas comme quelque chose de grave. C’est… factuel.

Ça se termine dans une maison bombardée, deux balles dans la jambe, quatre ans de prison et de durs interrogatoires. Entre temps, les deux soeurs sont arrivées. Elles ne portent pas le hidjab, sont maquillées, en jeans et en talons. C’est pas cette famille-là que je m’attendais à rencontrer.

Les soeurs arrachent la narguilé à la mère et fument en taquinant le petit frère qui continue son histoire. La mère a arrêté de fumer quand la maison s’écroule sur son fils et a repris rendu à la prison. Quand je lui demande ce qu’elle en pense, elle me dit qu’elle espère ne plus jamais vivre ça. Elle et son mari se sont rendu compte de la disparition de leur garçon durant la journée. Les nouvelles vont vite : ont leur confirme plus tard au centre-ville que Mohammed est rendu à Jénine. Avant l’attaque israélienne, Mohammed appelle ses parents. Il ne pense pas les revoir. C’est en prison qu’ils se reverront, deux fois en quatre ans.

Je me tourne vers le père. Et lui ? «Rien n’a encore réussi à déloger l’occupation. C’est sûrement pas une gang d’adolescents qui vont réussir.» Il n’y croit pas, donc. À Mohammed : «Et si c’était à recommencer, tu recommencerais ?» Réponse : «Ça va pas ???» Suivi d’éclats de rire. Ouf.

Détour incontournable par sa chambre où il me montre ses photos de résistants, posant avec ses amis des Brigades avec kalash (kalashnikov) et cie. Naplouse est occupée en ce moment (checkpoints et colonies) mais les soldats y contrôlent surtout la nuit. C’est donc une période relativement tranquille. Mais quand ils occupent la ville («incursion», disent-ils ici), les tanks et les tirs n’ont pas de limites. Leurs traces sont d’ailleurs partout, promesse d’un possible retour. Sur les murs, dans les maisons, sur les corps aussi. Et dans les têtes, toujours.

Le matin je nourri les chiens de Siham aux pattes de poules bouillies. Cinq par chien. Jusqu’ici ça allait. Hier je suis rentrée tard. J’avais envie d’un morceau de gâteau. Quelques nouvelles casseroles traînaient, nouvelle recette en concoction ? Sous le couvercle : une tête, énorme, de mouton.

J’ai laissé faire le gâteau.

Cet après-midi je vais au camp de réfugiés de Balata. J’ai rendez-vous avec la famille d’une shahida. Une fille, bombe humaine. Jusqu’au bout.

Il y a aussi des belles histoires, je vous en promets une bientôt.

Le camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse.

Camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse.

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Petits récits palestiniens (3) : Les murs ne dorment pas

Posted by anaïs sur 16 avril 2009

Le MurJe ne sais pas si je vous l’avais dit, mais à Pâques, une des lapines de Siham a mis au monde 7 petits lapins roses, que j’avais découvert au matin. Au milieu des histoires de martyrs, de prisonniers, de kamikazes et de colonies, ils avaient fait ma journée. Ma semaine, même, en en comptant un par jour. Mais ce matin, la maman lapine les avait tous tués. Et vlan. Jusque dans le jardin de Siham, on est en Palestine quand même. Y’en aura pas de facile.

Aujourd’hui je suis allée à Qalquilya, une petite ville entourée par le Mur. Oui, il y a un Mur tout autour de Qalquilya, et même une porte, pour sortir de la ville (quand c’est permis). Qusay, comparse naplousien, m’y a accompagné. C’est à une demie-heure d’ici mais ça faisait 5 ans qu’il n’y avait pas mis les pieds. C’est comme ça, les checkpoints, ça décourage. Avec raison. On aurait attendu trois heures si on était pas descendus du taxi pour traverser, fébriles, le checkpoint à pied. Sur un ton de guide averti, Qusay commente : environ trois heures trente d’attente, plusieurs chars israéliens, dont un spécialisé dans le démantèlement des bombes, note-il. Les enfants en charrues, tirées par un âne, se faufilent au milieu des taxis jaunes et des soldats, en rigolant. Ainsi soit-il. Inch’allah, par ici.

À Qalquilya, deux grands hommes nous ont présenté le Mur, sous quelques-unes de ses coutures. On s’est approché d’assez près pour que je puisse vérifier certains détails scénaristiques. Quelques secondes à peine avant le passage du premier char israélien. Retour à la voiture : on peut s’approcher, mais pas longtemps, me précise-t-on. C’est noté.

On finit par boire un, deux, sept thés à la sauge en bordure du Mur, dans les vestiges de la maison d’un des deux hommes. Vidée et en partie démolie lors de la construction de celui-ci, la maison devient un refuge pour les animaux, une petite ferme civilisée, où il reste encore des cadres sur les murs et des divans de vieux velours.

Le thé chauffe sur le feu, alimenté par les gamins. De ceux que ça parraît qu’ils vivent collés sur le Mur. De ceux que tu vois dans une foule et t’as le goût de les aimer parce que tu sais qui doivent être dur à aimer. Ils ont l’oeil adulte insolent, le menton vers le haut, p’tits baveux. Je les aime ceux-là. Ils sont sept, gardent les moutons au pied du Mur.

Je vais promener les moutons avec eux et ça fait rigoler les hommes. Quand je reviens boire un, deux, trois, sept cafés arabes, un des petits va me chercher la photo de son père. Shahid. Martyr. Il pose devant la Mosquée d’Al-Aqsa.

Keef mayeet ? Comment il est mort?
Suicide attack. À Tel-Aviv.

Il en a tué sept.

Les gamins ne savent pas trop si c’était dans un magasin ou sur la rue, s’entendent finalement sur l’arrêt d’autobus. Et à l’ombre du Mur, retournent à leurs moutons.

Nous, on retourne à Naplouse. Le chemin est parsemé de colonies. Des maisons parfaites, à l’européenne, comme des villages Playmobil, posés au milieu de désert. Entourés de barbelés, si on regarde bien. Et de caméras. Petits villages inventés posés au-dessus des montagnes. À chaque fois, j’en reviens pas du culot. Difficile de comprendre comment on peut s’y croire légitime. En bas, les checkpoints se multiplient.

Au retour Qusay m’amène chez un ami, dans la vieille ville. Bastion de la résistance, la vieille ville est un noeud de petites rues, toutes habillées de multiples photos de martyrs, posant la mitraillette à la main. On reboit 7 thés et 7 cafés en compagnie de Fatima, une drôle de petite dame, qui a l’oeil bleu qui scintille. C’est drôle, la résistance, souvent, s’inscrit dans l’oeil. Sur les murs de Fatima, des photos d’hommes. Ses 3 fils et son mari. Tous en prison. Presque. L’un d’eux, Hussein, vient juste d’en sortir. Il est là. On parle longtemps. Elle raconte les journées passées d’un autobus à l’autre pour aller voir ses hommes. L’attente sous le soleil de plomb avant d’enfin pouvoir les entendre, au moins les regarder, au milieu de toutes les autres voix, de toutes les autres mères, de toutes les autres épouses. Et le retour, en bus de femmes seules, escortées par la police.

La maison, marquée par les impacts de balles, à été occupée pendant la plus récente invasion. Fatima babille, enchaine les histoires. Si je l’inventais, elle serait grise et pesante. Mais la femme devant moi pourrait se lever et danser, rire et chanter. Elle et ses hommes sont vivants et rien n’y changera. Tout ça est bien là, dans le coin de son oeil, pour pas trop qu’on le sache. Caché dans le coin de son oeil coquin de résistante.

Elle les aura eu, quelque part…

Hussein fume et discute de l’avenir. Qusay et lui se pilent dessus, ré-inventent le pays, «les deux États» : impossible. Un seul État, démocratique. Exemple l’Afrique du Sud. Tout n’est pas réglé mais qui aurait cru que c’était possible. Qui ? C’est bon à entendre. Hussein est cultivé. Tous les hommes que j’ai rencontrés qui sortent de prison sont cultivés. Parlent anglais, hébreu. On lu des livres, plusieurs livres. Lui me refile Terrorism for Humanity: Inquiries in Political Philosophy. Merci monsieur.

En bon musulman délinquant, il m’invite à boire un verre de good palestinian wine. Une autre fois : il est 22h. On est dans la vieille ville. Il faut rentrer.

On traverse les fines ruelles. Des chats, quelques ombres, quelques gamins. Des hommes en keffieh qui ferment boutique. Et tous ces visages. Ces jeunes hommes, ces enfants, le regard figé sur les murs, qui se rappellent. Qui tué au checkpoint, qui derrière sa fenêtre en tirant le rideau pour se parer du soleil, qui sous les décombres de sa maison détruite, qui qui qui… Les murs ne dormiront pas.

Le dernier appel à la prière, celui du soir, est le plus doux. Il pose un baume solennel sur la ville.

Bonne nuit.

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Petits récits palestiniens (1) : Le jardin de Siham

Posted by anaïs sur 10 avril 2009

On me dit souvent que j’ai une bonne étoile. Et j’y crois. Mais des fois, ça dépasse les limites du possible. Je vous raconte où je suis. D’où je vous écrit.

J’ai quitté Amman et l’équipe d’Incendies hier matin, pour me rendre en Palestine dans le but de faire de la recherche pour mon prochain long métrage. À Naplouse (Nablus) plus précisément, une ville perchée dans les montagnes, réputée pour son bastion de résistance. Encore récemment, la vieille ville – de fins corridors de pierres et de ruelles à l’ombre – était occupée par l’armée israélienne, et la résistance palestinienne s’y faufilait les griffes sorties, comme un chat.

Je suis donc à Naplouse, à deux pas et demi de la vieille ville (et de ses chats). Après plusieurs heures de longue attente et de bousculade à la frontière israélienne entre Amman et la Cisjordanie, je traverse finalement après avoir aisément menti un sourire de touriste pieuse – «Je vais à Jérusalem, c’est la semaine sainte !» – je prends le bus vers Jéricho, où je me dirige vers le stand de taxis collectifs conduisant vers Naplouse. Entourée de Palestiniens (les autres étrangers ont vite rallié les bus en direction de Jérusalem), je reçois une multitude de sourires gratifiants… «Tu vas à Nablus ? Faire quoi ? Ya habibti…» Ils sont heureux que comme eux je brave les checkpoints en route pour visiter leur belle Naplouse.

À l’entrée de la ville, un checkpoint. Facile d’entrer mais la file pour sortir paraît interminable. Une fois dans la ville, tu y restes. À moins d’avoir une bonne raison d’en sortir. La ville est entourée de checkpoints. Donc même pas possible d’aller à Ramallah, par exemple, à moins de vouloir passer plusieurs heures à attendre, au risque de se voir refouler au passage. Mon hôte (j’y arrive), elle, n’a pas quitté Naplouse depuis des années et ne compte pas essayer. Elle n’endure pas les checkpoints, juste l’idée du jeune soldat lui demandant ses papiers lui donne le tournis. Elle a 70 ans et s’appelle Siham. Siham Abu Ghazaleh.

Par où commencer.

En arrivant hier après midi, fatiguée mais heureuse d’être enfin là, Hakim de Project Hope, une ONG locale avec laquelle j’étais en contact, me dit que Siham, la voisine, est sortie et m’attend en soirée. Il me présente Qusay, jeune palestinien lumineux, et ensemble on traverse la vieille ville à la recherche de fleurs. Pour Siham, qui m’accueille. Au détour d’un escalier : Marcel. C’est son nom français, qu’il insiste à me donner. Marcel, un vieil homme à la moustache grise, est assis au milieu de ses fleurs et s’illumine à notre entrée. Je lui demande un bouquet pour une dame. Il me demande son âge, pour quelle occasion, si je la connais, et me fait avec fine réflexion un très très très joli bouquet. Symétrie et couleurs : tout calculé. Je lui dit que j’en ai rarement vu de si beau. Et il me dit de choisir les fleurs que je voudrais dans un bouquet pour moi. Je repars donc avec deux énormes bouquets parfaitement dessinés, travaillés dans le moindre détail, jusqu’à Sitt (Madame) Siham qui m’attend.

Petite dame aux grands yeux bruns vivants-vivants, elle m’ouvre la porte. Me conduit trottinant vers ma chambre. Et là, je découvre la maison. Comment vous la décrire. Je m’y perds encore. C’est une maison de pierres. Centenaire. La maison familiale, qui appartenait à son grand-père. Je n’ai pas compté les pièces. Il y en a trop. Je sais qu’il faut traverser une cuisine, puis un salon, puis un deuxième salon, qu’il y a plusieurs autres chambres sur le chemin, puis j’arrive à un autre salon et à droite il y a ma chambre. Grande, bleue, avec trois fenêtres. La maison est immense mais toute simple. Elle porte la mémoire de la famille. Des vieux meubles de bois partout. Des tissus, des photos, des vieilles images délicieusement kitshs. De la dentelle, jusque sur les étagères du frigo ! Et des livres partout. Des bibliothèques remplies de vieux livres qui sentent bon.

Siham me montre donc où poser mes affaires et où prendre ma douche. Puis, avant toute chose, avant même de parler un peu, elle prend les deux bouquets, et tranquillement les défaits. Je pense à l’acuité de Marcel et j’ai de la peine. Ses deux oeuvres d’art démolies. Mais, tranquillement, je comprends où je suis tombée. Siham, un a un, sort des vases d’une armoire. Elle dispose, fleur après fleur, petite tige après petite tige, chaque morceau dans l’eau, et recrée, parfaits, de nouveaux bouquets. Une petite touche de bleu, non ? Là… L’oeil se plisse et détecte l’endroit où il manque de jour… Un peu de jaune, là, entre ces deux fleurs, oui… Dès qu’un bouquet est terminé, elle m’indique où aller le poser dans la maison. Je me perd, tourne en rond, trouve la table de bois au milieu du second salon, revient, et on en prépare un autre. Elle me demande mon avis, prend son temps, change d’idée, recommence, comme ça pendant une heure !

On a minutieusement préparé une dizaine de nouveaux bouquets, tous plus beaux les uns que les autres, disposés aux quatre coins de la grande maison. Et après seulement on a parlé. On a bu le thé, elle m’a raconté l’histoire de la maison, de la ville, m’a dit qu’elle avait été professeur d’art, et puis elle m’a fait à manger. Des oeufs frais («Tu verras demain» m’a-t-elle dit), du fromage frais et des olives fraiches («Tu verras demain»)…

J’ai bien dormi et aujourd’hui on est le fameux demain. Voici ce que j’ai découvert ce matin. Le jardin de Siham. Dehors, il y a un grand balcon, d’où je vous écrit. La montagne et la ville de Naplouse, à perte de vue. Tout autour : des centaines d’arbustes florissants. Des roses rouges, roses, oranges, jaunes, mauves ! Des fleurs de toutes sortes, dont je ne connais pas les noms. Un amandier, un prunier en fleurs, un pêchier, un oranger, deux citronniers, deux pommiers, un cerisier fleuri, un grenadier, un poirier ! Des arbres desquels Siham fait de la confiture. Le frigo est plein de petits pots de confitures fraîches. Incroyable je vous dit. Et c’est pas fini. Des oliviers. Desquels elle cueille et prépare les olives (vertes et noires).

Et, juste là, devant moi, avant la montagne et derrière les fleurs, 25 pigeons gras (nous en mangerons demain paraît-il, farcis au riz), 20 poules (d’où les oeufs frais, que je suis allée recueillir ce matin) et 15 lapins blancs (dont des petits bébés). Siham m’a montré comment les nourrir. Je suis aux anges.

On a pressé un jus d’orange frais avant de faire la tournée des animaux et Siham m’a raconté des histoires. De soldats surpris au repos dans le jardin, de couvre-feu coinçant tout le monde des jours durant dans la maison. Elle s’est recréé un bout de paradis ici. Besoin de rien. Tout pousse dans le jardin. Elle ne bouge pas trop vers la ville, tapissée mur à mur de portraits flétris de martyrs. De temps en temps, elle va visiter ses amis auxquels elle amène des bouquets incroyables. Elle a l’air fatiguée de porter l’histoire alors elle s’est assise dedans et a fait pousser des fleurs et des oeufs frais. Voilà.

Je vous le dit, ma bonne étoile est un soleil en Palestine.
Je vous laisse, j’ai un film à écrire avant mon premier cours d’arabe.

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