Regard sur Incendies

Archive for the ‘photos’ Category

Al Teer wa El Asad – La Tourterelle et la Lionne

Posted by anaïs sur 17 juin 2009

(ou Luc Déry et Kim McCraw, l’inénarrable paire de producteurs à la tête de l’Épopée)

LeDuo
Ils ne sont pas toujours là mais jamais absents. Ils ne sont pas toujours ensemble mais jamais l’un sans l’autre. L’inénarrable paire, l’ineffable duo, l’incomparable alliance que forment Al Teer et El Asad se résume en peu de mots. Il est l’aura, elle est le corps. Il est l’air, elle est le feu. Leur simple présence donne envie d’exister.

Al Teer plane au-dessus du plateau de tournage, se pose en douceur exactement là où il faut pour avoir une vue d’ensemble sur l’orchestration de l’Incendie. Ses yeux brillants, vivantes petites billes noires, parcourent le spectacle. D’Al Teer émane un contrôle paisible de la situation. Une intelligence aiguisée. Sous ses plumes, comme un trésor bien gardé, une gentillesse unique, brute : du grand cru qu’elle ne distribue qu’authentiquement, jamais pour faire plaisir, jamais pour faire la belle. La Tourterelle est pure et c’est si rare.

Quand Al Teer se rapproche de la terre, c’est pour glisser une note, parfaitement juste, au Tannan. Ou pour rejoindre sa moitié. Couple inédit. La Lionne, qui avance au milieu de la jungle. Tous l’ont choisie reine, mais elle ne le sait pas. À travers sa lente démarche et son regard de fin du monde elle est une source intarissable à laquelle tous s’abreuvent. On se sent plus fort quand on est à côté d’elle alors on y est souvent. El Asad génère une force centrifuge, un charisme éblouissant. À son contact, tous deviennent un. Elle crée l’Arche de Noé, génère avec doigté la subtile cohésion qui transforme le groupe en famille.

Pendant que, perché sur le mât central, Al Teer maintient le cap du voyage, El Asad veille à la chimie des passagers. Avec eux, on irait partout et n’importe où. La Tourterelle et la Lionne ensemble inventent un tour du monde. E la nave va, fendant les flots, bravant les ouragans, embrasant les océans.

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El Sahlina – L’iguane

Posted by anaïs sur 8 juin 2009

(ou André Turpin derrière sa caméra)

AndreTurpin

Immobile au centre du désert, on s’agite autour mais l’iguane ne bouge pas, enraciné dans l’espace. Comme le rocher au milieu du torrent, calme. Il attend posément sa proie.

Le regard aiguisé, affûté au couteau, il attrape le mouvement, l’instant et la lumière en même temps. D’un coup d’oeil précisément vivant. Entre ciel et terre il capture le nuage ou le visage. Et ne le rendra pas.

El Sahlina mange le monde par les yeux. Et le monde aime ça.

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Requiem au sixième

Posted by anaïs sur 28 mai 2009

Amman

Dehors les lumières de la ville sur Amman qui s’épuise. Fin de journée.

Au sixième étage de l’Hôtel Belle Vue, en reflets dans la vitre en cinémascope, une dizaine de silhouettes figées dans l’espace, suspendues aux bribes du récit incendiaire. On regarde les rushes.

Silences et murmures. Miettes de peur, de désirs et de plaisirs délicieusement en suspens dans l’air du lounge climatisé.

Au loin des feux d’artifices. Le muezzin s’éveille.

À chacun sa messe.

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Funambule

Posted by anaïs sur 25 mai 2009

C’est aujourd’hui une journée en marge, une journée à côté, une journée en suspens, comme le silence d’une phrase musicale. Beaucoup de grandes et petites choses à raconter mais incapable de saisir les mots pour le faire, volatiles.

Étrange de frôler la guerre ainsi. De marcher en funambule entre le vrai et le faux. Aujourd’hui, je perds l’équilibre.

Checkpoint

Aujourd’hui encore, 160 figurants bloqués au checkpoint. 160 réfugiés irakiens desquels je butine les histoires d’exil, de chaos, de fin de vie. Entre deux «Action» criés au porte-voix, entre deux «Coupez » comme les têtes qui ont roulées, qu’ils me racontent le bébé à l’épaule et la sueur au front.

La réalité et la fiction s’embrassent et se confondent. Étourdissante valse. Tragique et grandiose. Aujourd’hui je perds l’équilibre.

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Abu Wael

Posted by anaïs sur 22 mai 2009

Abu Wael

Son nom est tatoué sur sa main de bédouin.

De ses yeux rieurs, il me traite de gourmande. Se demande ce que je vais faire de toutes ces images. Je filme depuis 5h30 ce matin. «Tu as encore faim, encore soif d’images ?»

La prière de l’après-midi résonne maintenant. Je suis presque rassasiée…

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Déjeuner sur sable

Posted by anaïs sur 21 mai 2009

Decor

Il y avait un décor. Magnifique. On y avait posé des plantes sèches et de fins rideaux, fait brûlé des livres, accroché des vêtements pour qu’ils flottent au vent.

Et puis il y avait des chèvres, qui ont tout mangé.

Ainsi soit-il.

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Plonger dans le tableau

Posted by anaïs sur 20 mai 2009

Quand j’étais petite, j’ai vu Mary Poppins 156 fois. Pour une scène. Celle où elle et son amoureux ramoneur plongent dans un tableau dessiné à la craie. Un grand tableau, un paysage magnifique, avec un ciel géant, des montagnes rondes, des arbres déposés un peu partout, leurs ombres en amont. Et sous les arbres, les silhouettes de bergers, au repos, à l’abri dans l’immensité du tableau.

À un, deux, trois go, à pieds joints, ils sautent dedans. C’est un peu ça que je fais ici. Je suis, pour un moment, Mary Poppins.

Quand une scène de géant se déploie, dans toute sa grandeur, magnifiée par l’espace, par les humains animés marchant tous dans la direction du Cinéma, quand la nature devient plus grande parce qu’elle rencontre le septième art, quand au détour des montagnes dorées de blé défilent les exilés d’Incendies, leurs voitures chargées d’enfants, alors le tableau vivant s’offre à moi. Je plonge.

Exil-1

Je traverse les foins jusqu’aux bergers qui observent la scène de loin. Penchés sous le soleil la faux à la main, tranchant le blé pour faire le pain. Je goûte le thé brûlant de leur pause et écoute le chant des femmes au repos. Je suis dans le tableau. M’y installerais pour de bon.

Plus bas, sur le chemin découpé à flan de colline, les voitures s’enlignent. On fuit la guerre, celle du film. Les enfants entassés dans les coffres s’entraînent à ne pas sourire. On leur explique qu’il y a urgence, qu’ils quittent leur maison : les villages brûlent.

Exil-2

À « Action ! » la guerre existe. Et moi, à l’ombre d’un arbre, au milieu du tableau, je cueille la scène à travers le regard du bédouin au repos. Merci la vie.

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El Tannan (en arabe) – Le colibri

Posted by anaïs sur 16 mai 2009

(ou Denis Villeneuve en ébullition)

Denis Villeneuve

Il a les yeux en lune et l’éclat pris dedans.

Ça fourmille autour de lui : on réinvente la guerre en tableau. Maintenant. Des tanks des cris puis le lancer d’un récit à orchestrer. Le colibri s’anime.

L’aile en feu, le coeur en ébullition, il fait les cent pas. Au milieu de la rue, parmi la dizaine de figurants, le colibri cogite. Il marche vite et dans tous les sens en même temps, les idées en berne. Étincelles.

Moi, tant bien que mal, je le suis. Deux possibilités : un cadre fixe qu’il traverse ou une caméra volante, qui le poursuit. Je dois archiver l’alchimie d’un plan, d’une scène.

Quand le colibri s’agite, une scène en concoction, ma petite caméra s’échauffe et moi derrière, tentant tant bien que mal de saisir l’animal. Puis, les idées trouvent leur place, le chaos s’orchestre, le récit prend vie. Majestueusement, finalement.

Et l’oiseau se pose un temps, jusqu’à la prochaine scène.

Il trouvera plus tard le temps de douter. Ça rassure un tel oiseau qui doute. Chapeau Villeneuve.

Le reste du petit bestiaire incendiaire suivra…

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Pour ça aussi.

Posted by anaïs sur 15 mai 2009

Jour 1. Brûlant.

Entre les tanks aux grasses chenilles soigneusement patinés par l’équipe des décors et les cris des manifestants, tous déracinés de l’Irak, réfugiés temporaires en attente de visa qui se prêtent au jeu le temps d’une scène…

Figurantes irakiennes, entre deux prises.

Figurantes irakiennes, entre deux prises.

«Juste le son. Juste le son des tanks me fait mal au ventre.» dit une jeune femme entre deux «Action !». «Ça me rappelle trop là-bas, trop chez moi.» Où elle ne retournera pas.

En 2006, elle est devenue réfugiée. Drôle d’identité. Réfugiée, voilà. Et pour la journée, sous son costume des années 70, elle est figurante en colère. Elle pensait que ça ferait changement. Mais non.

Troublante tranche d’histoire dans l’histoire. C’est pour ça aussi qu’on fait des films.

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Petits récits palestiniens (5) : Luna

Posted by anaïs sur 19 avril 2009

On sort un peu de la ville. La jeune fille qui m’accompagne parle bien le français, avec un accent charmant. Elle est en quatrième année de français à l’université de Naplouse. C’est la première fois qu’elle fera ce genre de traduction. Je vais rencontrer la maman d’une shahida. Une bombe humaine.

Luna s’est fait explosé en 2002, à un checkpoint. Elle avait 22 ans. Sa mère nous accueille dans sa grande maison, au sommet d’une montagne. Vue sur Naplouse dans toute sa grandeur. Il fait frais dans la maison. On est bien. La dame s’assoit, les mains sur les genoux. Elle a mis une grande robe, porte un hidjab de velour. À son cou, un pendentif en or, à l’effigie de sa fille.

Les murs du salon sont sobrement décorés. Deux portraits au fusain. Je reconnais sa fille. L’autre portrait représente un homme, jeune. «Mon neveu. Sahid aussi.» Bombe humaine, avant sa fille.

Luna était la quatrième d’une famille de 9 enfants. Elle étudiait en Littérature Anglaise à l’Université. Très engagée, elle participait aux manifestations, visitait les mères endeuillées et venait en aide aux blessés lors des incursions. «Tous les jeunes sont engagés… mais elle, elle l’était plus que les autres…» C’est difficile pour elle de raconter. J’ai devant moi une maman qui a perdu sa fille.

Après l’attaque-suicide de son cousin, l’engagement de Luna redouble. Sa mère s’inquiète même. C’est trop. Luna lui dira de ne pas s’inquiéter… mais que tout de même, chaque famille palestinienne doit payer. «Tu as 9 enfants. Tu pourrais en donner un pour la résistance.»

Quand un jour Luna sort emprunter un livre de classe à une amie et ne revient pas, sa mère s’attend au pire. On la cherche. Elle ne rentre pas. La maman reste postée devant la télévision. Elle sait que c’est par là qu’elle saura. À l’heure des nouvelles, on annonce en manchette une attaque suicide au checkpoint d’Amara. C’est Luna. Les israéliens comptent trois morts. «Mais ils en comptent toujours moins» note la maman qui retient mal ses larmes. Elle tient à préciser que les témoins on noté l’ampleur des dégâts. «Sûrement plus que trois morts» me dit-elle.

La famille est dévastée. On détruit la maison, en guise de réprimande. La dame se lève difficilement, va à la cuisine, revient avec les cafés. Puis sort à nouveau. Je l’entends fouiller, elle se parle à elle-même, puis revient les bras pleins. Elle pose une grosse boîte sur la table et en sort une pile de diplômes. Ceux de Luna. Diplôme du secondaire, puis de l’université, obtenu post-mortem. Il y est précisé à la Shahida (martyre) Luna. Diplômes remis par le Hamas, aussi. Pour la remercier de sa participation à la résistance.

La maman fatiguée sort à nouveau de la pièce et revient avec un cadre, énorme. Un montage, fait par le père de Luna, aujourd’hui décédé. L’intérieur de la Mosquée d’Al-Aqsa, avec les visages de trois jeunes filles, découpés et collés dessus. Luna, Mariam et Fatma. Les deux autres viennent de Bethléem. Aussi bombes humaines. «Elle», me pointe la maman de son gros doigt, «elle était avocate». Ils ont tiré sur son frère devant elle et ne l’ont pas laissé essayer de le sauver. Elle avait fait son cours de premier soin. Elle aurait pu le sauver. Un mois après elle s’est fait exploser dans un restaurant de Tel-Aviv. 26 morts.

«Pour la religion ou la politique ?» je demande. «Ni un ni l’autre», elle me répond. «Pour la vie, yanni, pour la vie.»

Le salon est immense. Trois jeunes filles éduquées ont leur visage imprimé sur du papier glacé.

«Le café est trop sucré ?» me demande la dame, la voix enrouée.

«Non madame. Il est parfait votre café. Shoukran. Shoukran jazilaan

La maman de Luna

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