Regard sur Incendies

Petits récits palestiniens (6) : Inventaire culinaire

Posted by anaïs sur 23 avril 2009

Petit inventaire culinaire.

Rus :

Pendant 3 jours, Siham a préparé son Rus. Plat festif, réservé pour les grandes occasions, ce plat consiste à disposer sur plusieurs étages différentes parties du mouton. Un genre de pâté chinois chic, mettons. On fait donc bouillir les têtes de moutons, en attente patiente depuis plusieurs jours déjà dans la cuisine. Leur cerveau est l’élément central du plat. C’est lui qui occupe le plus d’étages dans le pâté. Viennent ensuite les boyaux, méticuleusement nettoyés et renettoyés par Sitt Siham, qu’on va coudre en petits coussins fourrés de riz à la cannelle, en regardant Al-Jazeera. J’ai du mal à coudre un bouton alors des coussins d’intestins de mouton, je dis pas… Heureusement que le monsieur d’Al-Jazeera avait beaucoup de choses à nous raconter et que nous on avait tout notre temps. Une fois cousus les petits coussins vont passer deux heures à la cocotte minute. Et attendre, à côté des têtes vidées mais toujours souriantes  – oui, les crânes de moutons, je vous jure, ils sourient ! – le grand jour. Qui arrive, avec ses invités bien habillés, les bras pleins de bouquets pour Siham qui les mettra au milieu du jardin.

En famille, les dames se «déhidjabisent», me saluent : «Marhaba Nana. Keef alik Nana…» Tout le monde m’appelle poliment Nana, c’est ainsi que me présente Siham car Anaïs c’est trop compliqué. On passe à table. Il y a plusieurs plats : deux de Rus (plusieurs étages de cervelle, un de pain grillé, un de labneh, deux de riz, couronné de persil et de pignons de pain), un bol de cervelle seulement pour les gourmands, un de salade du jardin, un de petits coussins desquels on enlève les fils un à un. Tout le monde est ravi. Bien entendu, je ne dis à personne que je suis végétarienne, ça gâcherait le plaisir de tous, moi la première. Je mange. C’est… intéressant. Je mélange mon nouveau vocabulaire : on rigole à table quand je dis en arabe que je ne mange pas souvent de «mémoire» de mouton.

Tatle iburda’an :

En préparation. J’ai cueilli les clémentines mûres dans l’arbre. Deux gros paniers complets. On les a râpées. De jour, puis de soir. Un moment de bonheur en râpant l’écorce de clémentines fraîches devant la ville de Naplouse qui s’illumine sur la montagne, la prière du soir (ma favorite) en écho sur les collines. Les clémentines sont actuellement sur le feu. À suivre.

Le souper d’hier soir :

Je mange tout le temps. Tout le monde m’invite, à n’importe quelle heure de la journée, et je dis oui. Je mange donc tout le temps. Ainsi soit-il, il faut ce qu’il faut pour écrire un bon film. Donc en rentrant chez Siham, je n’ai pas faim, évidemment. Elle, drôle de petite femme, soupe vers 22h30, 23h… Je peux quand même pas la laisser souper toute seule, c’est triste.

Je mange donc avec elle, encore. Hier, j’ai osé (on commence à se connaître) lui dire que je n’avais pas trop trop faim. Soit, on va faire ça tout simple. Elle venait de se procurer ses 20 kilos de fromage frais, du village d’à côté. C’est la saison, m’explique-t-elle : l’herbe est fraîche, les brebis gourmandes, le fromage est à son meilleur. Elle le fait tremper dans l’eau pour enlever un peu de sel. Le livreur de lait est aussi passé donc on boit du lait chaud avec du miel (du village aussi) et de la cardamome (c’est mon petit ajout, qu’elle adopte). Fromage frais qui goûte presqu’encore la montagne. Et tomates. Tout vient de la terre. Autour.

En mangeant ce énième repas (le meilleur de la journée), je comprends encore un peu mieux pourquoi ils l’aiment tant, cette terre. Siham sort les albums photos. Une pile. Il est minuit. On passe à travers les générations dans la même maison, les mariages, les années d’université, Siham en mini jupe. Une vie normale. Derrière il y a plusieurs souffles de guerre. Mais elle n’est pas sur les photos. Si on donnait des prix aux artisans de la vie, je le donnerais à Siham. Que ça explose, ça pleure ou ça crie, tant pis : la vie, elle se la fabrique jolie. Qu’on se le tienne pour dit.

Le vin :

J’allais oublier le chapitre alcoolisé. C’est parce qu’il est un peu censuré, ici, vous me pardonnerez. J’ai une soirée d’adieu demain soir, chez des amis. Ils ne sont pas trop religieux et pour les soirées festives, peuvent boire du vin. Mais trouver du vin à Naplouse est une expérience digne d’un épisode de Fort Boyard. C’est Fino, un grand gaillard sympathique qui part en quête du nectar palestinien. Il existe en effet quelques vignes… chez les Samaritains.

Courte définition de Wikipédia : «Les Samaritains offrent le paradoxe d’être à la fois une des plus petites population du monde, puisqu’ils sont 712 en 2007 (autour de 800 aujourd’hui), et une des plus anciennes dotée d’une histoire écrite. Leur religion est basée sur le Pantateuque, comme le judaïsme. Ils sont un peuple apparenté aux Juifs et qui vit en CisJordanie (Palestine).»

Ils parlent arabe… Le bon Samaritain, c’est un des leurs… Sans doute celui qui a les vignes, d’ailleurs ! Les Palestiniens qui ont envie de briser les règles (boire de l’alcool est bien entendu haram : interdit par la religion), peuvent donc se rendre chez les Samaritains. C’est ce que Fino a fait pour me procurer deux bouteilles de vin «mis en bouteille en Palestine». Il a dû braver deux checkpoints. «Le soldat était de mauvaise humeur», m’a-t-il dit. Il ne voulait pas le laisser passer. Mais, il y a des jours heureux, c’était l’anniversaire de Fino ce jour-là. Il a montré sa carte d’identité au soldat, qui a eu un élan de sympathie. Je pourrai donc goûter au vin samaritain demain.

Vous en donnerai des nouvelles.

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Une Réponse to “Petits récits palestiniens (6) : Inventaire culinaire”

  1. Nicole Demers said

    12 juin 2009

    Je découvre tous ces récits d’avril que je n’avais pas encore lus. Le quotidien des gens encerclés, emmurés. Je suis très émue, par les anecdotes, par la qualité de l’écriture, par votre audace à vous faufiler entre ces murs.

    Ma journée sera lumineuse grâce à vous.

    Merci Anaïs, j’ai hâte de voir votre film.

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