Regard sur Incendies

Petits récits palestiniens (4) : Mohammed

Posted by anaïs sur 19 avril 2009

Hier soir j’ai passé une soirée surréaliste. Visite à une famille naplousienne. Le cadet de la maison est un shadid (martyr) «wannabe»… si je peux dire ça comme ça. Il a voulu devenir bombe humaine, a tout planifié pour, mais s’est fait arrêté en chemin. Je ne réalisais pas tout à fait où je m’en allais, enchaînant les rencontres les unes après les autres. Ça m’a d’ailleurs pris un moment avant d’atterrir. Dans le salon, moderne, de dentelle et de porcelaine décoré, on nous sert un grand verre de Coke. Pas de thé, ni de café. Du Coke.

La mère devant moi tire sur la narguilé, prête à ré-entendre l’histoire de son fils. Elle a l’oeil rieur, heureuse d’avoir de la visite de l’«Amérique».

Amerkiyéé ?

– Non. Non. Quebequiyyé !

Mohammed arrive, petite jeunesse au t-shirt moulant, cheveux tenus par du gel. Il a 22, 23 ans. Et il me raconte. L’incursion, les tirs israéliens, les tanks et la jeunesse de Naplouse qui se révolte. Son ami qui meurt devant lui, la tête explosée. Et lui qui entre, à 17 ans, dans les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa. Il est bientôt choisi pour devenir bombe humaine.

– Pourquoi ?

– Je voulais.

– Pourquoi ?

– J’étais le meilleur tireur. («Un héros» d’ajouter sa maman entre deux puffs de narguilé.)

– Oui mais pourquoi mourir ? (Il me regarde. Est-ce que je peux comprendre ?)

– J’ai vu mon ami se faire exploser la tête.

Ok.

Le père, courbé et curieux, fait son entrée. Il a le regard vif. S’assoit à côté de moi, ne dira rien de toute la durée de l’échange. Seul le bruit de son dentier instable me rappelle constamment sa présence… qu’est-ce qu’il en pense, lui ?

Je n’ai pas le droit de prendre de photos ni d’utiliser les vrais noms. Trop risqué. Ça tombe bien car je ne m’en rappelle plus. Avec Mohammed, de toute façon, je suis safe.

Mohammed enchaine donc sur son histoire, de laquelle je vous épargne les détails. Il quitte la maison pendant la nuit. Personne ne sait où il s’en va sauf lui et ses chefs. Il traverse la montagne, se rend à Jénine où une autre bombe humaine l’attend. Il doit se faire exploser d’abord, sur les gardiens de sécurité du ministère de la défense, et l’autre bombe humaine doit tenter de rentrer à l’intérieur pour la suite. Je bois mon Coke, elle fume, il replace ses dents, et Mohammed me raconte tout ça de façon si détachée. Pas comme quelqu’un qui a pensé mourir mais qui a finalement survécu. Pas comme quelque chose de grave. C’est… factuel.

Ça se termine dans une maison bombardée, deux balles dans la jambe, quatre ans de prison et de durs interrogatoires. Entre temps, les deux soeurs sont arrivées. Elles ne portent pas le hidjab, sont maquillées, en jeans et en talons. C’est pas cette famille-là que je m’attendais à rencontrer.

Les soeurs arrachent la narguilé à la mère et fument en taquinant le petit frère qui continue son histoire. La mère a arrêté de fumer quand la maison s’écroule sur son fils et a repris rendu à la prison. Quand je lui demande ce qu’elle en pense, elle me dit qu’elle espère ne plus jamais vivre ça. Elle et son mari se sont rendu compte de la disparition de leur garçon durant la journée. Les nouvelles vont vite : ont leur confirme plus tard au centre-ville que Mohammed est rendu à Jénine. Avant l’attaque israélienne, Mohammed appelle ses parents. Il ne pense pas les revoir. C’est en prison qu’ils se reverront, deux fois en quatre ans.

Je me tourne vers le père. Et lui ? «Rien n’a encore réussi à déloger l’occupation. C’est sûrement pas une gang d’adolescents qui vont réussir.» Il n’y croit pas, donc. À Mohammed : «Et si c’était à recommencer, tu recommencerais ?» Réponse : «Ça va pas ???» Suivi d’éclats de rire. Ouf.

Détour incontournable par sa chambre où il me montre ses photos de résistants, posant avec ses amis des Brigades avec kalash (kalashnikov) et cie. Naplouse est occupée en ce moment (checkpoints et colonies) mais les soldats y contrôlent surtout la nuit. C’est donc une période relativement tranquille. Mais quand ils occupent la ville («incursion», disent-ils ici), les tanks et les tirs n’ont pas de limites. Leurs traces sont d’ailleurs partout, promesse d’un possible retour. Sur les murs, dans les maisons, sur les corps aussi. Et dans les têtes, toujours.

Le matin je nourri les chiens de Siham aux pattes de poules bouillies. Cinq par chien. Jusqu’ici ça allait. Hier je suis rentrée tard. J’avais envie d’un morceau de gâteau. Quelques nouvelles casseroles traînaient, nouvelle recette en concoction ? Sous le couvercle : une tête, énorme, de mouton.

J’ai laissé faire le gâteau.

Cet après-midi je vais au camp de réfugiés de Balata. J’ai rendez-vous avec la famille d’une shahida. Une fille, bombe humaine. Jusqu’au bout.

Il y a aussi des belles histoires, je vous en promets une bientôt.

Le camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse.

Camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse.

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