Regard sur Incendies

Petits récits palestiniens (3) : Les murs ne dorment pas

Posted by anaïs sur 16 avril 2009

Le MurJe ne sais pas si je vous l’avais dit, mais à Pâques, une des lapines de Siham a mis au monde 7 petits lapins roses, que j’avais découvert au matin. Au milieu des histoires de martyrs, de prisonniers, de kamikazes et de colonies, ils avaient fait ma journée. Ma semaine, même, en en comptant un par jour. Mais ce matin, la maman lapine les avait tous tués. Et vlan. Jusque dans le jardin de Siham, on est en Palestine quand même. Y’en aura pas de facile.

Aujourd’hui je suis allée à Qalquilya, une petite ville entourée par le Mur. Oui, il y a un Mur tout autour de Qalquilya, et même une porte, pour sortir de la ville (quand c’est permis). Qusay, comparse naplousien, m’y a accompagné. C’est à une demie-heure d’ici mais ça faisait 5 ans qu’il n’y avait pas mis les pieds. C’est comme ça, les checkpoints, ça décourage. Avec raison. On aurait attendu trois heures si on était pas descendus du taxi pour traverser, fébriles, le checkpoint à pied. Sur un ton de guide averti, Qusay commente : environ trois heures trente d’attente, plusieurs chars israéliens, dont un spécialisé dans le démantèlement des bombes, note-il. Les enfants en charrues, tirées par un âne, se faufilent au milieu des taxis jaunes et des soldats, en rigolant. Ainsi soit-il. Inch’allah, par ici.

À Qalquilya, deux grands hommes nous ont présenté le Mur, sous quelques-unes de ses coutures. On s’est approché d’assez près pour que je puisse vérifier certains détails scénaristiques. Quelques secondes à peine avant le passage du premier char israélien. Retour à la voiture : on peut s’approcher, mais pas longtemps, me précise-t-on. C’est noté.

On finit par boire un, deux, sept thés à la sauge en bordure du Mur, dans les vestiges de la maison d’un des deux hommes. Vidée et en partie démolie lors de la construction de celui-ci, la maison devient un refuge pour les animaux, une petite ferme civilisée, où il reste encore des cadres sur les murs et des divans de vieux velours.

Le thé chauffe sur le feu, alimenté par les gamins. De ceux que ça parraît qu’ils vivent collés sur le Mur. De ceux que tu vois dans une foule et t’as le goût de les aimer parce que tu sais qui doivent être dur à aimer. Ils ont l’oeil adulte insolent, le menton vers le haut, p’tits baveux. Je les aime ceux-là. Ils sont sept, gardent les moutons au pied du Mur.

Je vais promener les moutons avec eux et ça fait rigoler les hommes. Quand je reviens boire un, deux, trois, sept cafés arabes, un des petits va me chercher la photo de son père. Shahid. Martyr. Il pose devant la Mosquée d’Al-Aqsa.

Keef mayeet ? Comment il est mort?
Suicide attack. À Tel-Aviv.

Il en a tué sept.

Les gamins ne savent pas trop si c’était dans un magasin ou sur la rue, s’entendent finalement sur l’arrêt d’autobus. Et à l’ombre du Mur, retournent à leurs moutons.

Nous, on retourne à Naplouse. Le chemin est parsemé de colonies. Des maisons parfaites, à l’européenne, comme des villages Playmobil, posés au milieu de désert. Entourés de barbelés, si on regarde bien. Et de caméras. Petits villages inventés posés au-dessus des montagnes. À chaque fois, j’en reviens pas du culot. Difficile de comprendre comment on peut s’y croire légitime. En bas, les checkpoints se multiplient.

Au retour Qusay m’amène chez un ami, dans la vieille ville. Bastion de la résistance, la vieille ville est un noeud de petites rues, toutes habillées de multiples photos de martyrs, posant la mitraillette à la main. On reboit 7 thés et 7 cafés en compagnie de Fatima, une drôle de petite dame, qui a l’oeil bleu qui scintille. C’est drôle, la résistance, souvent, s’inscrit dans l’oeil. Sur les murs de Fatima, des photos d’hommes. Ses 3 fils et son mari. Tous en prison. Presque. L’un d’eux, Hussein, vient juste d’en sortir. Il est là. On parle longtemps. Elle raconte les journées passées d’un autobus à l’autre pour aller voir ses hommes. L’attente sous le soleil de plomb avant d’enfin pouvoir les entendre, au moins les regarder, au milieu de toutes les autres voix, de toutes les autres mères, de toutes les autres épouses. Et le retour, en bus de femmes seules, escortées par la police.

La maison, marquée par les impacts de balles, à été occupée pendant la plus récente invasion. Fatima babille, enchaine les histoires. Si je l’inventais, elle serait grise et pesante. Mais la femme devant moi pourrait se lever et danser, rire et chanter. Elle et ses hommes sont vivants et rien n’y changera. Tout ça est bien là, dans le coin de son oeil, pour pas trop qu’on le sache. Caché dans le coin de son oeil coquin de résistante.

Elle les aura eu, quelque part…

Hussein fume et discute de l’avenir. Qusay et lui se pilent dessus, ré-inventent le pays, «les deux États» : impossible. Un seul État, démocratique. Exemple l’Afrique du Sud. Tout n’est pas réglé mais qui aurait cru que c’était possible. Qui ? C’est bon à entendre. Hussein est cultivé. Tous les hommes que j’ai rencontrés qui sortent de prison sont cultivés. Parlent anglais, hébreu. On lu des livres, plusieurs livres. Lui me refile Terrorism for Humanity: Inquiries in Political Philosophy. Merci monsieur.

En bon musulman délinquant, il m’invite à boire un verre de good palestinian wine. Une autre fois : il est 22h. On est dans la vieille ville. Il faut rentrer.

On traverse les fines ruelles. Des chats, quelques ombres, quelques gamins. Des hommes en keffieh qui ferment boutique. Et tous ces visages. Ces jeunes hommes, ces enfants, le regard figé sur les murs, qui se rappellent. Qui tué au checkpoint, qui derrière sa fenêtre en tirant le rideau pour se parer du soleil, qui sous les décombres de sa maison détruite, qui qui qui… Les murs ne dormiront pas.

Le dernier appel à la prière, celui du soir, est le plus doux. Il pose un baume solennel sur la ville.

Bonne nuit.

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