Regard sur Incendies

Petits récits palestiniens (1) : Le jardin de Siham

Posted by anaïs sur 10 avril 2009

On me dit souvent que j’ai une bonne étoile. Et j’y crois. Mais des fois, ça dépasse les limites du possible. Je vous raconte où je suis. D’où je vous écrit.

J’ai quitté Amman et l’équipe d’Incendies hier matin, pour me rendre en Palestine dans le but de faire de la recherche pour mon prochain long métrage. À Naplouse (Nablus) plus précisément, une ville perchée dans les montagnes, réputée pour son bastion de résistance. Encore récemment, la vieille ville – de fins corridors de pierres et de ruelles à l’ombre – était occupée par l’armée israélienne, et la résistance palestinienne s’y faufilait les griffes sorties, comme un chat.

Je suis donc à Naplouse, à deux pas et demi de la vieille ville (et de ses chats). Après plusieurs heures de longue attente et de bousculade à la frontière israélienne entre Amman et la Cisjordanie, je traverse finalement après avoir aisément menti un sourire de touriste pieuse – «Je vais à Jérusalem, c’est la semaine sainte !» – je prends le bus vers Jéricho, où je me dirige vers le stand de taxis collectifs conduisant vers Naplouse. Entourée de Palestiniens (les autres étrangers ont vite rallié les bus en direction de Jérusalem), je reçois une multitude de sourires gratifiants… «Tu vas à Nablus ? Faire quoi ? Ya habibti…» Ils sont heureux que comme eux je brave les checkpoints en route pour visiter leur belle Naplouse.

À l’entrée de la ville, un checkpoint. Facile d’entrer mais la file pour sortir paraît interminable. Une fois dans la ville, tu y restes. À moins d’avoir une bonne raison d’en sortir. La ville est entourée de checkpoints. Donc même pas possible d’aller à Ramallah, par exemple, à moins de vouloir passer plusieurs heures à attendre, au risque de se voir refouler au passage. Mon hôte (j’y arrive), elle, n’a pas quitté Naplouse depuis des années et ne compte pas essayer. Elle n’endure pas les checkpoints, juste l’idée du jeune soldat lui demandant ses papiers lui donne le tournis. Elle a 70 ans et s’appelle Siham. Siham Abu Ghazaleh.

Par où commencer.

En arrivant hier après midi, fatiguée mais heureuse d’être enfin là, Hakim de Project Hope, une ONG locale avec laquelle j’étais en contact, me dit que Siham, la voisine, est sortie et m’attend en soirée. Il me présente Qusay, jeune palestinien lumineux, et ensemble on traverse la vieille ville à la recherche de fleurs. Pour Siham, qui m’accueille. Au détour d’un escalier : Marcel. C’est son nom français, qu’il insiste à me donner. Marcel, un vieil homme à la moustache grise, est assis au milieu de ses fleurs et s’illumine à notre entrée. Je lui demande un bouquet pour une dame. Il me demande son âge, pour quelle occasion, si je la connais, et me fait avec fine réflexion un très très très joli bouquet. Symétrie et couleurs : tout calculé. Je lui dit que j’en ai rarement vu de si beau. Et il me dit de choisir les fleurs que je voudrais dans un bouquet pour moi. Je repars donc avec deux énormes bouquets parfaitement dessinés, travaillés dans le moindre détail, jusqu’à Sitt (Madame) Siham qui m’attend.

Petite dame aux grands yeux bruns vivants-vivants, elle m’ouvre la porte. Me conduit trottinant vers ma chambre. Et là, je découvre la maison. Comment vous la décrire. Je m’y perds encore. C’est une maison de pierres. Centenaire. La maison familiale, qui appartenait à son grand-père. Je n’ai pas compté les pièces. Il y en a trop. Je sais qu’il faut traverser une cuisine, puis un salon, puis un deuxième salon, qu’il y a plusieurs autres chambres sur le chemin, puis j’arrive à un autre salon et à droite il y a ma chambre. Grande, bleue, avec trois fenêtres. La maison est immense mais toute simple. Elle porte la mémoire de la famille. Des vieux meubles de bois partout. Des tissus, des photos, des vieilles images délicieusement kitshs. De la dentelle, jusque sur les étagères du frigo ! Et des livres partout. Des bibliothèques remplies de vieux livres qui sentent bon.

Siham me montre donc où poser mes affaires et où prendre ma douche. Puis, avant toute chose, avant même de parler un peu, elle prend les deux bouquets, et tranquillement les défaits. Je pense à l’acuité de Marcel et j’ai de la peine. Ses deux oeuvres d’art démolies. Mais, tranquillement, je comprends où je suis tombée. Siham, un a un, sort des vases d’une armoire. Elle dispose, fleur après fleur, petite tige après petite tige, chaque morceau dans l’eau, et recrée, parfaits, de nouveaux bouquets. Une petite touche de bleu, non ? Là… L’oeil se plisse et détecte l’endroit où il manque de jour… Un peu de jaune, là, entre ces deux fleurs, oui… Dès qu’un bouquet est terminé, elle m’indique où aller le poser dans la maison. Je me perd, tourne en rond, trouve la table de bois au milieu du second salon, revient, et on en prépare un autre. Elle me demande mon avis, prend son temps, change d’idée, recommence, comme ça pendant une heure !

On a minutieusement préparé une dizaine de nouveaux bouquets, tous plus beaux les uns que les autres, disposés aux quatre coins de la grande maison. Et après seulement on a parlé. On a bu le thé, elle m’a raconté l’histoire de la maison, de la ville, m’a dit qu’elle avait été professeur d’art, et puis elle m’a fait à manger. Des oeufs frais («Tu verras demain» m’a-t-elle dit), du fromage frais et des olives fraiches («Tu verras demain»)…

J’ai bien dormi et aujourd’hui on est le fameux demain. Voici ce que j’ai découvert ce matin. Le jardin de Siham. Dehors, il y a un grand balcon, d’où je vous écrit. La montagne et la ville de Naplouse, à perte de vue. Tout autour : des centaines d’arbustes florissants. Des roses rouges, roses, oranges, jaunes, mauves ! Des fleurs de toutes sortes, dont je ne connais pas les noms. Un amandier, un prunier en fleurs, un pêchier, un oranger, deux citronniers, deux pommiers, un cerisier fleuri, un grenadier, un poirier ! Des arbres desquels Siham fait de la confiture. Le frigo est plein de petits pots de confitures fraîches. Incroyable je vous dit. Et c’est pas fini. Des oliviers. Desquels elle cueille et prépare les olives (vertes et noires).

Et, juste là, devant moi, avant la montagne et derrière les fleurs, 25 pigeons gras (nous en mangerons demain paraît-il, farcis au riz), 20 poules (d’où les oeufs frais, que je suis allée recueillir ce matin) et 15 lapins blancs (dont des petits bébés). Siham m’a montré comment les nourrir. Je suis aux anges.

On a pressé un jus d’orange frais avant de faire la tournée des animaux et Siham m’a raconté des histoires. De soldats surpris au repos dans le jardin, de couvre-feu coinçant tout le monde des jours durant dans la maison. Elle s’est recréé un bout de paradis ici. Besoin de rien. Tout pousse dans le jardin. Elle ne bouge pas trop vers la ville, tapissée mur à mur de portraits flétris de martyrs. De temps en temps, elle va visiter ses amis auxquels elle amène des bouquets incroyables. Elle a l’air fatiguée de porter l’histoire alors elle s’est assise dedans et a fait pousser des fleurs et des oeufs frais. Voilà.

Je vous le dit, ma bonne étoile est un soleil en Palestine.
Je vous laisse, j’ai un film à écrire avant mon premier cours d’arabe.

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